| Débat sur l'Europe |
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POUR UN OUI, POUR UN NON
Par Alain Caillé
Sur le projet de constitution européenne soumis au référendum du 29 mai prochain aucun argument technique ou juridique nest plus guère susceptible en tant que tel de décider à répondre oui ou non. Il suffit pour sen convaincre dobserver que la majorité des Français risque de le refuser pour excès de libéralisme et de timidité politique, et les Anglais pour les raisons inverses. Il est donc clair que le choix procédera en définitive dautres raisons que la rédaction du Traité lui-même. Lesquelles ? À suivre les arguments des uns et des autres, difficile de ne pas être perplexe. Mis à part J.-M. Le Pen, chacun surenchérit sur sa foi européenne. Personne non plus ne saffiche résolument « libéral ».Tout le monde se veut « social » et défenseur des services publics. Tous nos hommes politiques proclament que leur souhait le plus cher est de construire une véritable Europe politique, seul moyen de faire pièce à lunilatéralisme américain. De même il est difficile de savoir qui est le plus hostile à la directive Bolkestein. Et la même chose est vraie du traité de Nice, aussi universellement décrié aujourdhui quencensé hier.
Ce qui frappe dans le débat en cours, cest lextraordinaire fonds de pessimisme quil trahit. Pour les partisans du non, et non sans de bonnes raisons, la construction européenne actuelle nest en définitive quune machine à briser les services publics, à faire chuter les salaires et à annihiler toute capacité de résistance européenne à la pénétration des fonds de pension américains et à la politique de G.W. Bush. Or, les défenseurs du oui, en définitive ne disent pas autre chose. Sil faut voter oui, cest justement pour parer à ces mêmes dangers et parce que de toutes façons « la situation ne peut pas être pire », explique Nicolas Sarkozy. De même, selon Michel Rocard, ou dautres au P.S., cest parce quil est totalement illusoire dattendre lémergence dune véritable Europe politique, quil faut se résigner à ce qui ne peut être au mieux quun moindre mal. Cest donc exactement au nom des mêmes raisons quil est plaidé pour le oui ou pour le non. À croire que tout nest quaffaire dintonation, comme dans la belle pièce de Nathalie Sarraute, Pour un oui, pour un non, dans laquelle on voit des amis chers se brouiller à la suite non pas de ce que lun dentre eux a dit (« C est bien, ça ! »), mais du ton employé.
Quelles leçons est-il permis de tirer de ces observations ? La première est quau moins au niveau rhétorique il existe un large consensus de lopinion publique française, si fort quaucun discours ne peut se risquer à y déroger. La seconde est que ce consensus est, justement, largement rhétorique, puisquil peut aussi bien tendre vers le oui que vers le non. La troisième est que le débat français est largement un débat en trompe-lil dans lequel chacun avance masqué et où personne, et pas même son porteur, ne sait ce qui se cache vraiment sous le masque. Tentons donc demprunter une voie de traverse à partir des observations suivantes :
1°) Il existe bien une singularité française. La France a été, est encore la nation politique par excellence. Cest sur cette base quelle a développé le seul modèle universaliste de démocratie concurrent du modèle anglo-saxon et plus spécifiquement américain, le modèle dune république démocratique et non, comme aux Etats-Unis, celui dune démocratie républicaine. Cest à partir de la prise de conscience de sa fragilité que la France sest lancée dans la construction de lEurope, la quasi-certitude que cétait son modèle politique et institutionnel qui allait simposer. Ainsi que sa langue. Que lEurope serait une France élargie. Et il en a été à peu près ainsi jusquà lentrée de lAngleterre dans le marché commun. Inutile de se le dissimuler, le modèle politico-administratif français est le grand vaincu de lextension de lEurope.
2°) La classe politique française tout entière porte dans cet échec une énorme responsabilité. Vis-à-vis de lEurope elle na su que cumuler arrogance, ignorance et incompétence. Arrogance aussi longtemps quelle a cru pouvoir donner le la en Europe. Ignorance de la réalité des autres pays qui rejoignaient lEurope. De la réalité tout court. Incompétence dans le rapport aux nouvelles institutions européennes. Les députés français y brillent plus souvent par leur absence que par leur force de proposition. Force est de constater quaucun des grands partis français na su développer un discours sur lEurope, totalement absente de la dernière présidentielle ou des dernières législatives. Tout se passe donc comme si les grands partis ne célébraient lEurope en paroles que pour mieux circonscrire le jeu politique dans les frontières de lHexagone, faire comme si de rien nétait, comme si les enjeux politiques navaient pas changé déchelle et quon pourrait dautant mieux rester entre soi quon célébrerait le culte dune internationalisation de façade sans en assumer aucune des implications. LEurope dans ce cadre sert à la fois de responsable imaginaire des problèmes irrésolus en France et despérance de substitution aux idéologies politiques défaites. Mais, au fond, le discours sur lEurope na jamais fonctionné en France que sur un plan rhétorique. Or les institutions européennes sont devenues réelles et contraignantes. Cest le retour de ce réel non perçu au sein des rhétoriques politiciennes françaises qui produit leffet de choc et le désarroi actuels.
3°) La signature du traité de Nice, par accord entre Jacques Chirac, Lionel Jospin et Hubert Védrine, aura représenté le point culminant de cette schizophrénie française. Comment expliquer autrement la rédaction et lacceptation dun traité consommant irrémédiablement tout le monde en est daccord le déclin de linfluence politique de la France et consacrant limpuissance politique radicale de l'Europe ? On fait donc valoir que justement ladoption de la constitution européenne devrait permettre, à terme, de remédier un peu à cette impuissance. Cest juste, mais elle ne rattraperait que bien peu de ce qui a été déjà gâché à Nice. Car le défaut majeur auquel a succombé la construction européenne est connu : avoir préféré lélargissement économique à sa consolidation politique.
4°) Or une autre voie était possible, réaliste et efficace : construire des sous-ensembles politiques régionaux cohérents entre les pays le désirant. Par exemple, entre les six pays de lEurope initiale ou dautres qui auraient voulu sy joindre. Cette proposition a été faite plusieurs fois par lAllemagne et en 2000 encore, par le ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer. Personne ni à lUMP, ni au Parti socialiste ni ailleurs na accepté ne serait-ce que de discuter cette proposition. Comme si on préférait se noyer dans une Europe indéterminée plutôt que subordonner la vie politique française à un jeu politique élargi quon ne contrôlerait pas, et plaider pour lEurope pour mieux y échapper. .
5°) Et aujourdhui ? Il nest guère imaginable dabandonner leuro. Personne ne peut envisager non plus de revenir sur lextension économique et culturelle de lEurope. Et à cette grande Europe économique, il faut bien, en effet, des règles de fonctionnement. Mais il serait suicidaire que cette extension de lEurope économique continue à seffectuer sur les décombres du politique. Il faut donc rendre possibles non seulement des coopérations renforcées, mais la formation au sein de lEurope économique de sous-ensembles politiques régionaux cohérents. Or le projet de constitution qui empêche de facto toute coopération renforcée, interdit a fortiori la formation de tels sous-ensembles politiques. Cest là la raison principale pour laquelle il convient de le rejeter. Car le politique chassé par la porte rentrera nécessairement par une fenêtre. Faisons en sorte que ce soit sans trop de dégâts.
6°) « Trop tard, diront beaucoup, le processus est déjà enclenché. Mal, assurément, mais le freiner ou larrêter serait un remède pire que le mal. La Constitution nest pas bonne mais on pourra toujours laméliorer après. Si on ne ladopte pas, on ne pourra plus rien faire. Et qui dailleurs, en France ou à létranger, renégocierait autre chose que lexistant, et sur quelle base ? » Tous ces arguments sont excellents. Ils noublient quune chose : nous risquons fort de ne pas avoir le temps dattendre. Ni 2009, date de pleine entrée en vigueur de la constitution (2014 pour la Commission !), ni les 10 ou 20 ans qui seraient nécessaires, dans les versions les plus optimistes, pour lamender ensuite. Cest dans les toutes prochaines années quil va falloir gérer lincrustation du chômage, les délocalisations, la concurrence de la Chine ou de lInde, la stagnation ou la régression du pouvoir dachat, la dégradation de la fonction publique, les bouleversements quentraînera lexplosion prévisible du prix du pétrole etc..
Ce nest pas un non-pouvoir européen, invisible, aphone, impalpable qui pourra affronter de tels problèmes. Voilà ce que sentent les Français et qui les porte à voter non Beaucoup danalystes estiment que la victoire du non provoquerait un cataclysme politique,. Mais cest ce que souhaitent beaucoup de Français qui estiment le moment venu, en votant non, de savoir prendre un risque de choc politique transitoire afin de conjurer des dangers plus grands encore. Ce que les Français, en votant non, voudront signifier une fois pour toutes à leurs professionnels politiques, qui nont su tirer aucune leçon du 21 avril ou de lévolution du monde, cest quils ont fait totalement fausse route et notamment sur lEurope. Auront un avenir politique ceux qui sauront comprendre ce message et en tirer des conséquences raisonnables.
Alain Caillé, professeur des universités, animateur de La Revue du MAUSS (www.revudumauss.com) est directeur du GEODE (Groupe dEtude et dObservation de la Démocratie, Paris X-Nanterre). Dernier livre paru : Dé-penser léconomique, La Découverte
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| Contribution de P. B. Lorino et réponse dAlain Caillé |
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Contribution de P. B. Lorino
Je saisis l'occasion de ce mail pour te féliciter de ton éditorial dans Libé et exprimer néanmoins mon désaccord. Je t'en félicite, parce que je l'ai trouvé d'un ton mesuré, proposant des analyses pertinentes et fines, prenant du recul par rapport aux discussions sans fin et assez vaines sur le texte lui-même. En un mot, j'ai trouvé qu'il tranchait par le ton et le contenu avec les libelles dont on nous a abreuvés de part et d'autre depuis des semaines. Par ailleurs, je partage une grande partie des idées que tu y exposes, notamment la nécessité d'une Europe politique, objectif essentiel, et le diagnostic selon lequel le « modèle politique français » (nous voyons tous à peu près de quoi on parle en évoquant ce concept un peu flou) est le grand perdant de la construction européenne. Pourtant, j'arrive à des conclusions diamétralement opposées aux tiennes, parce qu'il me semble qu'il y a d'autres considérations tout aussi importantes, qui prolongent ton point de vue et inversent les conclusions.
La première, je passerai rapidement dessus, parce que je pense qu'elle a été assez évoquée dans le débat, c'est ce que j'appellerais la « pragmatique du vote » : le vote est un acte politique, dont le sens n'intervient qu'en situation, et non par une signification qui lui serait ontologiquement attachée. Cette pragmatique du vote ne peut être approchée qu'en prenant en compte le contexte européen dans lequel il intervient. Pour caricaturer, je dirais que si l'on se trouve dans une position où le traité est un projet qu'une coalition libérale cherche à imposer aux autres forces sociales et politiques, dans le cadre d'un affrontement clair où par exemple l'essentiel des forces syndicales, vertes et social-démocrates européennes (« grün rot » pour aller vite) seraient décidées à se battre contre le texte, le sens du non serait clair : même si quelques bouffons d'extrême droite s'y joignaient, le non serait un non de résistance antilibérale. Si à l'inverse il est clair pour la plupart des forces de progrès et des organisations de salariés en Europe que la constitution constitue un progrès dont elles ont besoin, et que l'essentiel des oppositions est fourni par des souverainistes ou des forces xénophobes ou populistes, le sens du non quelles que soient les intentions des promoteurs ici ou là est radicalement différent. Il me semble que, dans le débat, on ne s'est penché sur l'analyse du contexte politique réel et sur les rapports de force sociaux et politiques européens concrets que de manière très épisodique, très instrumentale et peu sérieuse ce qui montre que, au contraire de ce qu'ont dit beaucoup de commentateurs, l'Europe continue à intéresser très peu les Français, et notamment la gauche française. Personnellement, j'ai une vision du contexte européen, auquel je m'intéresse pour des raisons d'histoire personnelle, qui m'incite à penser que le non français, si non il y a, renforcera de manière significative le camp libéral en Europe, et revêtira pour l'essentiel des progressistes européens un sens régressif.
La seconde considération peut paraître triviale, mais je n'en ai pas vraiment trouvé trace dans ton texte : on ne pourra construire l'Europe politique... qu'avec les Européens ! Ceci signifie qu'il faut s'interroger sérieusement sur ce que les Européens, et pas seulement les Français, pensent de l'avenir, de la place de l'Europe dans le monde, du rôle des États en Europe, de la place de la France en Europe, parce que c'est la condition sine qua non d'un projet de construction d'une Europe politique, sauf à décider de dissoudre les peuples européens pour les remplacer par des clones du peuple français. Or je pense qu'actuellement, la société française a une image déplorable dans le reste de l'Europe, et qu'elle fait plutôt figure de contre-modèle que d'un quelconque modèle. Ceci est d'ailleurs cohérent avec ton diagnostic pessimiste sur la défaite du modèle politique français. Mais il faut voir que nous sommes dans des sociétés démocratiques, à haut niveau d'éducation et de culture, et il faut donc à mon sens prendre au sérieux cette image repoussoir en s'interrogeant sur ses raisons, qui ne relèvent pas toutes de la propagande libérale. Il faut d'une certaine manière interroger l'image de notre société dans le regard des autres Européens, c'est aussi le grand apport de la construction européenne ou ce devrait être, car il y a encore loin de la coupe aux lèvres que d'expérimenter notre identité comme altérité. Les Européens veulent-ils une Europe politique ? Je pense que oui, la question des relations avec les États-Unis, la Chine et l'Inde, voire la Russie, jouant de toute manière de manière puissante pour que les Européens se posent très sérieusement la question (d'où les avancées en la matière dans le projet de Constitution, approuvées par Blair contre une bonne part de son opinion). Veulent-ils l'Europe politique telle que l'imaginent de nombreux intellectuels français ? La réponse est largement négative, me semble-t-il : la sclérose de la société française est là pour l'entretenir quotidiennement.
Enfin, et ce point est lié au précédent, si je partage le diagnostic de la défaite du modèle politique français, j'estime qu'il faut se poser la question : « Est-ce un mal ? », alors que dans ton article tu sembles partir de l'hypothèse évidente que le modèle politique français était a priori bon et que sa défaite est regrettable. Moi, je ne suis pas convaincu que ce que tu appelles le modèle politique français a été vaincu du fait de l'ineptie des dirigeants politiques français ou du jeu d'influences géopolitiques contraires. Je pense que, pour une large part, comme disent mes amis latino-américains, « se cayo de su propio peso », il est tombé de son propre poids : l'étatisme déresponsabilisant, l'inefficacité d'un secteur public surdimensionné, les rentes de situation de lobbies intouchables, un chauvinisme d'un autre âge là où on l'attend le moins, la concentration clientéliste du pouvoir politique... En tout cas, pour moi qui suis né et ai vécu en Afrique du Nord, le modèle politique français, c'est aussi celui de la colonisation, des massacres de Sétif et de Madagascar, du racisme au quotidien dans les bonnes villes de Tunis ou Casablanca où j'ai vécu, des compromissions de toutes sortes, du refus obstiné du Parlement de créer une commission d'enquête parlementaire sur les crimes de l'armée en Algérie... Ce modèle politique là, je ne le revendique en rien comme mien. Je ne veux pas dire par là que les autres pays n'ont pas le même genre de taches dans leur histoire (encore que la France, y compris sa gauche, occupe quand même une place privilégiée dans l'histoire honteuse de la colonisation), mais si l'on s'interroge sur le devenir du modèle politique français, il faut le prendre en entier, avec ses beautés et ses ombres, d'autant que, lorsque les autres nous regardent, ils ne font pas le tri, ils ont le mauvais goût de tout regarder. Voilà pourquoi j'arrive à prôner le oui sans hésiter, et considère sans hésiter non plus qu'une éventuelle victoire du non sera très lourde à porter, en France et en Europe, quelles que soient les bonnes intentions des meilleurs de ses promoteurs, tant il est probable que les significations nationalistes et populistes prévaudront dans le regard des autres, et des générations futures, et de fait dans notre propre regard. Le ton est un peu grave, mais je suis sincèrement respectueux des opinions de certains des partisans du non, dont tu fais partie, et tout aussi sincèrement atterré que le non puisse l'emporter dans une société où je me sens de plus en plus mal.
Avec mes amitiés.
Philippe.
N.B. Philippe Lorino est professeur de management à lESSEC.
Réponse dAlain Caillé à Philippe Lorino
(4 juin 2005)
Cher Philippe,
Je te remercie vivement de tous ces commentaires critiques qui touchent à lessentiel et auxquels je suis dautant plus sensible que je partage très largement toutes tes observations quoique nous en ayons tiré tous les deux des conclusions opposées quant à la réponse à apporter au référendum. Cette réponse est maintenant connue. Elle a le mérite selon moi douvrir certaines possibilités quune victoire du oui aurait aussitôt refermées et de faire surgir tout un ensemble de questions trop longtemps tues ou différées. Pour autant, et justement au prorata de la justesse de tes arguments, il est clair que la probabilité que le triomphe du non enclenche des dynamiques positives pour la France et lEurope est très incertaine. Il faudrait en effet quil permette notamment de surmonter tous les blocages, impuissances et ambiguïtés que tu énonces et dénonces très justement. Tu développes trois lignes dargumentation.
1. La première est peut-être la moins forte même si elle a de toute évidence de solides atouts à faire valoir. Dès lors, soutiens-tu, que lessentiel des forces de gauche anti-libérales (mieux vaudrait dire anti-néolibérales peut-être
) en Europe se montrent partisanes du traité parce quelles y voient des avancées sociales certaines, le non français, quon le veuille ou non, ne pourrait être interprété que comme un non xénophobe au pire, nationaliste et franco-centré au mieux. Ce qui me fait penser que ton argument est moins fort quil ny paraît tout dabord, cest le souvenir des débuts de la campagne référendaire en France. Seuls 17 % des sondés, si je me souviens bien se déclaraient partisans du non, le oui étant soutenu au départ par 65% des électeurs potentiels. En un mot, les Français ne réagissaient pas différemment des autres peuples européens. Ce nest qu à partir du moment où il a commencé à y avoir un vrai débat, quon a réellement commencé à peser le pour et le contre, que lopinion publique a évolué et que la direction de la CGT, par exemple, restée sur la position ouiste spontanée de départ, sest vue désavouée. Tout porte à croire, surtout après le résultat du vote aux Pays-Bas, que sil avait existé un processus référendaire en Allemagne ou en Suède, le résultat eût été ou serait semblable au résultat français. Il nest donc nullement certain que le non français doive revêtir un sens régressif pour « lessentiel des progressistes européens ». Il peut au contraire apparaître comme un rappel à la réalité et au sens du possible.
2. Ton deuxième argumentaire est beaucoup plus fort : On ne pourra construire une Europe politique (dont tu accordes que la majorité des Européens la désire)
quavec les Européens. Or ces derniers ont une image déplorable de la société française et il est donc totalement illusoire de prétendre construire une Europe politique à partir dun modèle français cloné. Nous touchons ici à lessentiel. Il mest arrivé pour ma part de défendre le projet dune république européenne (cf. à ce propos l'article Plaidoyer pour une République européenne sur cette même page). Il serait assurément mort-né si cette république européenne ne devait être que le modèle français généralisé, et destiné à assurer une hégémonie française. Ce nest pas ainsi que je le conçois. Et il me semble que la tâche politique la plus urgente est dimaginer un modèle politico-social qui marie des traits du modèle français rénové, dun capitalisme rhénan actualisé et dune structure suédoise, danoise ou hollandaise également adaptée à la nouvelle donne mondiale. La question, comme aurait dit De Gaulle, est de savoir qui serait le fédérateur, le moteur de cette Europe politique dont personne ne semble être porteur actuellement. Mais certains lont été hier : la CDU allemande avant-hier, Joschka Fischer hier, ainsi que Delors, par intermittences. Pourquoi est-ce que ça na jamais pris ? Telle est la question des questions. Parmi les causes immédiates, la principale est le choix par lAllemagne de sa réunification et de son ancrage prioritaire à lEst. Dont il faut bien dire quil nont pas été un franc succès. LAllemagne sera donc obligée de chercher autre chose. Et buttera, une fois encore, sur la lâcheté et la frilosité des Français. Seul le couple franco-allemand, pourtant, peut être porteur dun projet dEurope politique authentique. Encore faudrait-il que les Français ne se dérobent pas systématiquement comme ils lont toujours fait depuis leur refus de la CED.
3. La France peut-elle évoluer ? Telle est la question décisive que pose la victoire du non (mais qui naurait même pas pu être posée si le oui avait gagné. Cest la raison pour laquelle il fallait voter non). Tous les motifs que tu donnes dêtre pessimiste sont fondées. Oui, le modèle français nest pas glorieux. Il a un très lourd passé colonial à assumer et à expier, et il semble hors détat de seulement reconnaître quil y a un problème. Oui, sa classe politique, ses élites ont depuis belle lurette sombré dans un clientélisme gérontocratique et dans une morgue et une endogamie insupportables (que la victoire du non leur a fait payer) ; oui, en face, les syndicats, soutenus à bout de bras par les finances publiques, fraction dominée des élites dominantes, ne représentent pas grand chose et ne savent que défendre des privilèges et le monopole de petites rentes de situation sans parvenir à imaginer et à impulser quoi que ce soit. À la pensée unique ne soppose quune rhétorique républicaniste et « sociale » extraordinairement vieillie. Malgré tout, tout nest pas mort de ce « modèle français » qui a eu au moins le mérite dappeler avec force et conviction à la formation dune communauté politique conçue comme espace de solidarités actives. Et à cet idéal là les Français restent viscéralement attachés. On vient encore de le constater. Cest donc en faisant fond sur cet attachement au politique quil faut tenter de bâtir quelque chose. Cette mobilisation de tout un peuple soucieux de débattre et de garder la maîtrise collective de son avenir interdit de désespérer. Sans doute les Français ont-ils dit non pour des raisons fort différentes des Hollandais il y a quelques jours, des Anglais ou des Polonais peut-être dans quelque temps. Mais tous, à leur manière, auront signifié leur attachement à leur survie sous forme de communauté politique. Le problème posé à lEurope est donc toujours le même : comment faire émerger une communauté politique de rang ou déchelle supérieure ? La voie suivie jusquici, artificielle, est en train de montrer sa grande inanité. Nos élites politico-médiatiques sont discréditées. Tous les appareils sont bloqués et sclérosés. Et pourtant tout le monde sent bien que les échéances sont de plus en plus pressantes. Seuls, je crois, les intellectuels libres (il en reste quelques-uns) peuvent tenter davancer et délaborer des formulations renouvelées. Ce nest quun début, continuons le débat.
Amicalement,
Alain.
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| Contribution de Philippe Ryfman et réponse dAlain Caillé |
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Lettre de Philippe Ryfman (professeur associé de science politique à Paris-I)
12/05/05
Cher Alain,
Félicitations pour ce texte sérieux, rigoureux et argumenté. Même si je nen partage pas la conclusion, puisque pour ma part, je suis un partisan du « OUI ». Jespère quil sera publié afin de contribuer au débat et den rehausser le niveau. Ce qui serait bienvenu compte tenu de la médiocrité insigne dune partie de la prose inondant actuellement la presse écrite.
Quelques commentaires et réflexions que minspire votre argumentation. Non en forme de réponse, mais pour alimenter la discussion.
a) Divers éléments contextuels expliquent, selon moi, pour partie le choix de la voie économique, plutôt que politique, dans lhistoire de la construction européenne. Loption politique avait, en effet, été sérieusement et prioritairement envisagée dans les années cinquante. Notamment avec le Traité CED. Cest son rejet par la France [alors quelle avait été largement à son initiative] qui a conduit à labandon de la voie politique et à loption prise avec le traité de Rome.Larrivée du Général de Gaulle au pouvoir na fait quaccentuer cette tendance. Le premier Président de la Ve République semble avoir même envisagé, lors de son intronisation [puisquil trouva dans sa « corbeille » ledit Traité qui nétait pas encore entré en vigueur], de sen retirer purement et simplement. Il ne le fit point finalement, mais manifesta toujours la plus grande hostilité à tout ce qui de près ou de loin pouvait receler un zeste de fédéralisme ou de supra-nationalité... Ceux qui ont étudié la période ou en ont conservé quelque mémoire se souviennent certainement du plan Fouchet, dont lobjectif, à peine dissimulé, était de torpiller toute initiative en ce sens. Puis de moults épisodes ultérieurs. Ce sont ces contingences politiques qui historicisent largement les cheminements européens de ces quarante dernières années. Beaucoup plus quune volonté originelle cohérente et structurée dun primat de léconomique sur le politique, laquelle serait tout droit issue dune machiavélique « officine néo-libérale »... Cette autre version de l« exception » française est aussi largement responsable du déficit démocratique dont a souffert pendant plusieurs décennies la construction européenne. Déficit qui na commencé dêtre corrigé quavec le traité de Maastricht, tendance dans laquelle sinscrit [en dépit de ses imperfections et insuffisantes] le projet soumis à référendum de TCE [Traité Constitutionnel Européen].
b) Bien des membres du MAUSS ne voudront peut-être pas le croire, mais nombreux sont ceux dans dautres pays européens [et au delà...] qui ne sont guère convaincus de lexcellence du « modèle français de république démocratique »... Ce constat à la fois théorique et factuel devrait plus sérieusement interpeller les diverses élites françaises. Dautant que dautres modèles démocratiques ne se réclamant ni du français, ni de laméricain ont été développés en Europe, et mériteraient lattention. Par exemple, le britannique, lallemand, lespagnol, les scandinaves... Ils ont certes moins de prétention universaliste [encore que...]. Mais ils ne fonctionnent pas si mal, et les sociétés et peuples concernés ne souhaitent visiblement pas y renoncer au profit de notre « modèle » si révéré. Il est vrai quils combinent un parlementarisme majoritaire, une décentralisation poussée et/ou des formules fédérales internes, de puissants systèmes de contre-pouvoirs, une (souvent ancienne) culture de la place du droit et de lindépendance de la justice, une administration centrale plus réduite et moins autoritaire, des partis politiques qui ne sont pas seulement des machines électorales... Soit des références bien éloignées de la culture française dominante quelle soit politique, intellectuelle, médiatique...
Au plan théorique, le concept habermassien, par exemple, de « patriotisme constitutionnel » mérite ainsi mieux que lindifférence polie (sinon glacée) avec lequel il a été accueilli en France. Dautant quHabermas, à ma connaissance (mais je nai pas pu retrouver la référence) a proposé précisément de létendre au niveau européen. Il semble même avoir influencé certains des conventionnels ayant travaillé à lélaboration du TCE.
c) Effectivement, les propositions de J. Fischer nont guère rencontré décho. Sauf erreur de ma part, elles avaient dailleurs été précédées quelques années auparavant par une autre assez voisine émanant de parlementaires CDU ou dun binôme CDU/SPD [je ne men souviens plus très bien], laquelle connut le même sort. Mais est-ce si surprenant à partir du moment où lune comme lautre reposaient sur une base parlementaire et fédéraliste ? Soit une démarche plutôt naturelle pour un allemand, mais là encore au mieux largement incomprise aussi bien par nos élites politiques, intellectuelles... que par nombre de nos concitoyens. Et, au pire, résolument abhorrée ou suscitant la plus complète indifférence.
d) Lidée de formation de sous-ensembles politiques sous-tendait déjà plus au moins celle de « Confédération européenne » avancée par F. Mitterrand au début des années 1990, peu après la chute du mur de Berlin. Mais elle fit long feu essentiellement parce que les jeunes démocraties issues de leffondrement de lempire soviétique ny virent quun moyen, certes subtil, de continuer à les tenir à distance, après un demi-siècle de totalitarisme. Alors quelles aspiraient majoritairement à réaffirmer et à ré-ancrer une identité européenne trop longtemps contrariée. Laquelle politiquement pour elles [et non économiquement par priorité] passait à leurs yeux par ladhésion. Interprétation largement partagée par nos partenaires européens de lépoque, notamment au sein du noyau fondateur des six membres originels. Dautant que, bien entendu, le promoteur de cette initiative navait pas dérogé à la tradition darrogance de la « Grande Nation » [puisque cest fréquemment ainsi que la France est désignée chez nos voisins, pour ceux qui lignoreraient...]. C'est-à-dire quelle fut annoncée de façon résolument unilatérale, et sans aucune concertation, ni discussion préalables avec lesdits partenaires. Hubert Védrine [toujours lui...] ladmet lui-même dans ses souvenirs de conseiller diplomatique et de secrétaire général de lElysée. Il la qualifie didée « lancée trop tôt et sans préparation » qui « ne se remettra pas des mauvaises conditions initiales dans lesquelles elle a été formulée » [Les Mondes de François Mitterrand, Paris, Fayard, 1996, p. 448 et 449].
2°) Une ultime remarque enfin, en forme elle de contradiction.
Je ne partage pas votre avis, Alain, quant au fait que le projet de TCE interdirait de facto toutes coopérations renforcées. À mon sens, il ne se prononce ni dans un sens, ni dans lautre : les États-membres qui le souhaiteraient pourraient parfaitement y recourir. Le politique conserverait ici tous ses droits. Mais je suis prêt à en discuter avec vous. La question ne serait-elle pas plutôt cependant de savoir si les dirigeants concernés ont réellement la volonté politique den user. Au-delà, à commencer par les nôtres (tous partis de gouvernement confondus) des incantations et proclamations unilatérales. Et quel contenu concret proposeraient-ils alors pour de telles coopérations ?
Cordialement.
Ph. Ryfman
Réponse dAlain Caillé
Cher Philippe
Merci infiniment pour ce commentaire et ces rappels précis. Je suis totalement d'accord avec tout ce que vous écrivez (sauf la conclusion, moi aussi). Le point fondamental est, en effet, le grand défaut d'universalité du modèle universaliste français. Comment aller en direction de supranations politiques, sachant que la France n'imposera pas son modèle, auquel elle ne croit plus elle-même, de toutes façons mais auquel elle ne veut et ne peut pas renoncer ?
Sur la vision habermassienne du patriotisme constitutionnel (auquel je n'adhère guère guère...), je vous fais suivre un très bon texte d'Alain Policar, que je viens de lire.
Quant à notre désaccord sur les coopérations renforcées ; en effet, le texte ne les interdit pas expressément, mais précise quelles doivent obtenir l'accord d'au moins un tiers des États membres, de la Commission et le vote du Parlement. C'est le Conseil qui décidera in fine si elles seront ou non mises en oeuvre et tout pays pourra la contester devant la Cour de justice, sachant qu'en tout état de cause elles ne peuvent constituer aucune entrave à la concurrence etc.
Le point à ajouter c'est qu'en définitive le référendum ne se prononce en droit que sur le TCE, mais est la première occasion d'une décision démocratique depuis Maastricht. Il se prononce donc aussi de facto sur le traité de Nice. On peut dire, à bon droit, que le TCE est moins pire que Nice, mais il ne corrige que de manière infime ce qui n'aurait pas dû être adopté.
Encore merci de toutes ces précisions
Amicalement
Alain
Réponse de Ph. Ryfman à A. Caillé
(20/05/05)
Cher Alain,
Merci pour votre récente réponse. Il est toujours stimulant de débattre avec vous. Quelques ultimes commentaires sur les points que vous évoquez.
1°) Votre idée de « supra nations politiques » mériterait un échange approfondi. Il ny a pas évidemment actuellement de « nation européenne », ni d « identité nationale européenne ». Lobjectif du TCE, comme des précédents traités, ne vise donc pas, selon moi, à en construire une. Au moins directement
Pour beaucoup de politistes, en outre, lUnion européenne « présente à bien des égards les traits dun État sans en être un » [Christian Lequesne « Comment penser lUnion européenne ? » in Smouts Marie-Claude, Les nouvelles relations internationales Pratiques et théories, Paris, Presses de Science Po, 1998, p. 103]. Mais le fait est que cet « objet politique non identifié » dont parlait déjà Jacques Delors lorsquil présidait la Commission dans les années 1980 présente des traits originaux et uniques au monde : mélange de fédération, de confédération, dintergouvernementalité... Cette construction bizarre, en tant que modèle politique rassemblant plusieurs nations, nen fait ni un super [ou supra] État, ni une organisation internationale. Elle est dune part due à lhistoricité de sa construction que nous avons déjà évoquée vous et moi précédemment. Mais dautre part, aussi, à la mise en oeuvre dune certaine dose de pragmatisme et porte le témoignage dune faculté dadaptation à des contextes politiques forcément différents en ce début du XXIe siècle de ce quils étaient au temps de la Guerre froide sur le continent européen, comme ailleurs.
2°) Je conviens tout à fait avec vous que la notion de « patriotisme constitutionnel » dHabermas mérite discussion. Je la signalais simplement avec dautres exemples pour observer que le débat, selon moi, ne se limitait pas à lopposition entre les seuls modèles universalistes français et américains.
3°) Sur les coopérations renforcées, politistes et juristes internationalistes ont techniquement plutôt tendance à considérer que, lorsquun traité international prévoit expressément des dispositions, cela contribue à renforcer leurs possibilités de mise en uvre. Alors que la situation est inverse lorsque rien nest prévu. Or, de ce point de vue, jusqualors, et sauf erreur de ma part, aucun texte précédent ne les évoquait précisément. Doù le fait que dans les discussions intergouvernementales de ces dernières années, certains Etats pour sopposer à la volonté dautres qui souhaitaient aller ainsi de lavant soutenaient quelles étaient de facto interdites
Aujourdhui, le chapitre III du titre V, Partie 1 du TCE les prévoit expressément dans un article I-44. Ce qui, dans une grille danalyse en droit international public et théorie des relations internationales est plutôt favorable. Mais je conviens que pareille approche népuise pas le sujet. Ne serait-ce que de la question de la volonté politique mentionnée dans mon mail précédent.
Amicalement.
Ph. Ryfman
A. Caillé à Ph. Ryfman
(5/06/05)
Cher Philippe
Juste un mot, pour linstant. Le fait pour lEurope dêtre, en effet, un « objet politique non identifié » ne vaut pas recommandation. Ce ne serait le cas que sil avait été élaboré au terme dun puissant mouvement populaire, dans lenthousiasme des peuples constituants et après mobilisation des plus puissants cerveaux juridiques et philosophiques de la place. Nous sommes loin du compte. Résultat de multiples compromis de circonstances, de couloirs et de coulisses, lobjet en question, pur artifice procédural révèle désormais au grand jour son inconsistance et menace de seffondrer comme un château de cartes. Il va bien maintenant falloir commencer à réfléchir pour de bon.
Alain.
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| Plaidoyer pour une république européenne |
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Libération, 7 janvier 2002
PLAIDOYER POUR UNE RÉPUBLIQUE EUROPÉENNE
Par Alain Caillé et Ahmet Insel*
Les Européens sinterrogent : quelle constitution doivent-ils adopter ? LEurope à vingt-cinq sera-t-elle viable ? Lest-elle dailleurs à quinze et le problème est-il bien celui de lélargissement ? Romano Prodi, le président de la Commission européenne dont on pourrait croire que le rôle est de galvaniser les énergies et de dessiner les traits dun avenir exaltant pour lEurope, nous explique « quà Quinze, il faut déjà changer de fond en comble nos procédures de décision. La paralysie est déjà là
Pour faire de petites réformes, il faut attendre des décennies ». Et il conclut : « En deux mots : la situation ne peut guère être pire. » Que nous dirait R. Prodi sil était eurosceptique ? Les Européens se retrouvent désormais dans une situation où il leur est tout aussi impossible dêtre eurosceptiques queuroptimistes, de faire machine arrière que davancer effectivement. Le souverainisme, qui ne veut connaître que dune Europe des nations et, au mieux, dune confédération, a le mérite de se souvenir dun temps où le politique existait encore et parvenait parfois à tenir en lisière les intérêts économiques ou catégoriels pour se soucier de lintérêt général et du long terme. Il commémore une ère où le politique avait pour horizon la conjonction de la nation, de la république et de la démocratie. Cet idéal ne saurait être oublié. Mais, sauf pour les États-Unis, léchelle des nations dhier est désormais trop petite, leur puissance est trop restreinte pour conférer un poids suffisant aux décisions politiques prises dans leur cadre. Cest le constat de cette impuissance croissante qui donne tout son sens au projet dune Europe unie. Personne ne peut se satisfaire de la perspective dun monde dans lequel lensemble des normes et des directives importantes seraient imposées par une unique hyperpuissance.
Il faut donc que les vieilles nations dEurope unissent leurs forces. Mais en vue et au nom de quoi ? et sous quelle forme politique ? Faute de savoir répondre à ces deux questions pourtant préjudicielles, lEurope sest lancée dans une fuite en avant qui donne systématiquement la priorité à sa technocratisation et à la dilatation de ses frontières sur le renforcement de ses capacités de décision politique effectives. Si bien que, pour lessentiel, elle a surtout réussi à ôter de la puissance aux États qui la constituent sans en redonner en échange à leur union. Il sest ainsi créé une sorte de trou noir dans lequel les ambitions, les énergies et les bonnes volontés des peuples dEurope disparaissent faute de pouvoir trouver le moindre relais politique plausible. Nest-il pas ahurissant que la question de lEurope ait été totalement absente des dernières élections présidentielles françaises ? Comme si ce qui, de toute évidence, constitue lenjeu politique le plus crucial des décennies à venir devait soigneusement être maintenu hors débat. Aussi bien, quelle perspective nous est-il offert en dehors dun impossible retour à lEurope des nations ? À quoi pourrait ressembler la fédération que beaucoup appellent de leurs vux ? On voit actuellement se multiplier les tribunes et les propositions de redéfinition des rôles respectifs du Parlement, du Conseil des ministres et dun éventuel président de lEurope. Mais, manifestement, quelles que soient les réponses adoptées en définitive, elles ne suffiront pas à guérir lEurope de sa paralysie actuelle et à lui redonner la capacité politique dont elle sest peu à peu elle-même dessaisie. Si nous voulons croire en lEurope, et donc en nous-mêmes et mobiliser des énergies citoyennes en faveur dun objectif digne delles, cest une aspiration beaucoup plus ambitieuse dont il faut dès aujourdhui commencer à dessiner les contours.
Sest-on assez étonné des mutations qua connues la philosophie politique occidentale durant ces trente dernières années et de la quasi-disparition de notions qui y avaient pourtant tenu la place centrale depuis des siècles ? Qui parle encore de « république » ou de « nation » autrement que sur le mode de la nostalgie impuissante ? Qui sessaye encore à définir la « souveraineté » ? et a fortiori la « souveraineté du peuple » ? Lidée même de peuple, dailleurs, nest-elle pas devenue quasiment obscène, utilisable uniquement, horresco referens, par les « populistes » ? Dans le sillage dune philosophie politique libérale devenue depuis John Rawls presque exclusivement juridique, une philosophie qui récuse toute notion holiste et globalisante comme celles de peuple, de communauté ou de souveraineté pour naccorder de légitimité quaux « préférences » et aux choix des individus indépendants (self regarding et mutuellement indifférents), la référence politique à la démocratie se fait elle même de plus en plus rare pour céder la place à une interrogation morale et juridique sur la justice. Et la réponse dominante est que pour édifier une société juste, il convient de cesser de sinterroger sur la substance de la justice, réputée introuvable et de surcroît dangereuse à interroger, pour se contenter de définir des procédures de décision formellement correctes. À la limite, une commission de fonctionnaires éclairés devrait pouvoir suffire à la « gouvernance » procéduralement correcte dune société européenne sans peuple, sans communauté et sans citoyens.
Or, à de multiples égards, cette évolution de la théorie politique est extraordinairement pernicieuse et lourde de menaces. Elle ne fait pas trop de dégâts (et encore) aux États-Unis qui se croyant et étant donc encore une nation, demeurent une République et jouissent en pratique de toutes les dimensions de cette souveraineté que leurs penseurs récusent en théorie. Mais en Europe, labandon de ces références, synonyme de démission et de disparition du politique, est tout bonnement catastrophique. Car on ne résistera pas aux effets pervers de la mondialisation (indissociables de ses effets positifs) sans rétablir une certaine primauté du politique sur les flux marchands, et il ny a pas dautres idéaux politiques disponibles que ceux de lédification dune République démocratique par un peuple souverain (auto) constituant. Comprenons bien que si ces vocables le peuple, la démocratie, la République, la souveraineté, etc. sonnent vieux jeu et hors de saison, ce nest pas en raison des progrès foudroyants de la pensée politique mais parce quà partir du moment où la construction européenne a commencé à les disjoindre, ils ont peu à peu cessé de faire sens, faute dune incarnation tangible. Soit donc on abandonne tout espoir dune réponse politique aux défis de la mondialisation, soit il faut apprendre à faire vivre et à réassocier, sur de nouvelles bases, ces notions aujourdhui vidées de sens parce que dissociées.
Partons donc de cette évidence perdue de vue : une République démocratique sans un peuple et sans souveraineté politique est une impossibilité absolue. Voilà qui ne laisse que trois choix. Nous connaissons les deux premiers : celui de la nostalgie de la République, de la souveraineté et du peuple perdus, et celui de la dilution achevée du politique dans le magma technocratique dune Europe marchande en expansion permanente mais sans corps et sans esprit. Le troisième, à inventer, est de sauver le politique en renouant avec laspiration républicaine et démocratique mais à une échelle nouvelle et élargie. Cela implique la formation dun nouveau peuple, un peuple des républicains dEurope, un peuple qui nabolit pas les peuples qui le composent, Français, Allemands, Italiens ou autres (eux-mêmes faits en définitive de peuples multiples) mais qui les unifie en une souveraineté politique partagée. Cette troisième possibilité que personne névoque jamais, comme si elle relevait de limpensable, est en fait la seule qui soit à la fois pertinente et plausible aujourdhui. La seule, en tout cas, à même de réveiller les énergies bien assoupies de la vieille Europe.
On ne fera pas, en effet, une République européenne à quinze ou à vingt-cinq. On ne la fera quavec et entre les peuples qui désirent sallier et former un peuple politique unique parce quils se reconnaissent des valeurs et une histoire communes. Le ferment premier de cette unité aujourdhui ne peut résider que dans une acceptation partagée des règles de léconomie de marché conjuguée au ferme refus de laisser le marché tout régenter. Il est probable que le noyau de la République européenne qui déciderait de se constituer sur cette base en une communauté politique serait formé, approximativement, des quatre premiers initiateurs de lEurope la France, lAllemagne, lItalie et le Bénélux (plus lEspagne ? le Portugal ? lAutriche ? etc.) et animé par un solide consensus franco-allemand. Ces pays, étroitement unis à la fois par le souvenir de leurs guerres passées et désormais surmontées, et par la communauté de leurs traditions culturelles et sociales, partagent à des degrés divers la même vision dune Europe sociale, démocratique, associationniste et humaniste. Plus concrètement, tout porte à croire que leurs peuples divers se portent suffisamment de sympathie et destime réciproques pour être prêts à se choisir un destin commun. À quoi pourrait ressembler cette République, qui naîtrait dans le cadre et à lintérieur de lactuelle Union européenne mais sans se confondre avec elle ?
La République européenne serait fédérative, les États constituants devenant ses organes intermédiaires dotés de pouvoirs législatifs et exécutifs circonscrits. La légitimité politique première appartiendrait à terme à un Parlement où siègeraient, à part égale, des représentants élus à léchelle de la République européenne (une Assemblée nationale) et dautres désignés par des scrutins nationaux (un Sénat) définissant les droits politiques et sociaux fondamentaux, et disposant de la pleine souveraineté en matière de défense, de politique étrangère et économique. Elle serait représentée par un(e) président(e) élu(e) par le Parlement ou au suffrage universel. Le gouvernement serait dans un premier temps formé par un Conseil des ministres des divers États membres prenant des décisions à la majorité (simple ou qualifiée). Il serait dans un second temps formé à linitiative du président de la République européenne et responsable devant le Parlement européen.
Bien dautres points, assurément, devraient être précisés pour rendre pleinement plausible ce projet dune République européenne dont nous navons voulu ici exposer que le principe fondateur possible.
Mais une chose en tout cas est sûre : si nous voulons que lEurope soit un jour une entité politique effective, il faut quelle devienne dabord une réalité affective, et que les peuples qui voudront la composer trouvent la passion dinventer en commun, à partir de leur héritage culturel partagé, les formes dune démocratie politique renouvelée et viable à léchelle de la mondialisation. Seuls subsisteront alors les partis politiques qui auront su donner voix à cette espérance. Il faut bien, une fois tous les trente ou quarante ans, savoir regarder les défis de lhistoire de lhistoire en face
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* Alain Caillé et Ahmet Insel, universitaires, sont animateurs de La Revue du MAUSS semestrielle (La Découverte). Dernier numéro paru, « Quelle " autre mondialisation ? " », n° 20, 2e semestre 2002.
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